J'aime mon vélo. Une chance que j'ai mon vélo.
Chaque jour, je le retrouve, je le regarde, je me gèle les doigts à débarrer le petit cadenas qui s'assure que mon vélo ça reste mon vélo.
J'embarque dessus, sur mon vélo, à pas mal n'importe quelle température. Ces temps-ci, à -20 environ.
Je sors de chez nous. Je vois mon vélo, j'aime mon vélo, je débarre mon vélo, pis je vole.
Pis je dévale la ville. J'haïs tellement les chars quand je dévale la ville.
Je serais presque capable de les exterminer avec mes yeux. J'imagine des rues qui servent à autre chose, je vois des skis pis des luges pis des raquettes pis des sentiers de patin à glace, des vélos qui bondissent à travers ça. Je vois des enfants qui apprennent à réparer des affaires, bâtir des quinzhee, isoler le sol en branches de pin pis retrouver le nord dans la tempête. J'imagine des jours qui durent pendant le soleil pis des pits à feu quand c'est rendu la nuit pis des braises chaudes dans les pits à feu, pis j'imagine du monde qui chantent pis qui se passe des chansons pour pas les oublier. J'imagine des musicien·nes de l'hiver.
Lumière rouge.
Un VUS brûle le feu rouge.
Je me vois sur mon petit boutte de camping dans le bas du fleuve.
Un camion klaxonne un char, le conducteur envoie promener une piétonne.
Une tesla rase de tourner sur quelqu'un.
Je retiens mon souffle Je retiens mon souffle.
Feu vert. Je plonge, je vole, je virevolte, je drifte sur mon petit passage réservé, mon îlot de sûreté au chœur de la solitude aigrie du monde pris dans le traffic.
Je vois les étoiles en ville, j'atteins les berges de l'île, je pêche avec mon père, il y a comme un fil magnifique, un tricot de bonté qui traverse la ville de bout en bout pour qu'on se tienne serrés et qu'on se réchauffe l'hiver.
Et je m'effondre, je me jette dans le banc de neige. Je m'effondre en larmes.
Il me semble que je rêve à la moindre des choses. Il me semble que dans mon rêve, tout me semble plus réel et plus humain.
Mais le pickup qui m'a lancé des insultes pour se justifier de m'avoir effleuré de la mort me rappelle que je suis bien loin de cette île magique
où il reste un peu de place pour le bonheur.
