j’ai trente-deux ans
et je suis une erreur de la nature sur deux jambes
un monument d’atrophie motrice
caché sous des vestes de fonctionnaire bien coiffée
je simule la verticalité
pendant que mon oreille interne
joue aux dés avec mon centre de gravité
je déteste les enfants de huit ans
ces avortons en casque de plastique
qui fendent la ville avec une assurance de conquistadors
je leur souhaite des chutes de chaînes
des déraillements dans la gencive
pendant que je rase les murs
avec ma démarche de reine de l'esquive
je suis la prophétesse de l’imposture molle
« j’ai une fragilité de la rotule »
je maîtrise le mensonge pour masquer ma honte
et puis parfois je me sens bien trop à l’aise
et je fais exploser la vérité
le secret dégueule entre deux verres de vin
« je sais pas faire de vélo »
silence chirurgical
le temps s’arrête comme une chaîne rouillée
et les visages se déforment
dans un spectacle d’incrédulité grasse
« QUOI ? »
« mais comment c’est possible ? »
« mais tes parents faisaient quoi ? »
comme s'ils venaient de découvrir
que je ne savais pas respirer par le nez
ou que je cachais une queue de lézard dans mon jean
ils me regardent avec cette pitié obscène
celle qu’on réserve aux chiens à trois pattes
ou aux adultes qui sucent leur pouce en public
« mais tu veux que je t’apprenne ? »
non
je ne veux pas de ta charité de pédalier
je ne veux pas de ta main dans mon dos
pendant que je gigote comme une truite électrocutée
alors j’attends la nuit
cette complice des ratés
pour traîner mon agonie sur un parking de zone industrielle
entre les flaques d’huile et les lampadaires qui grésillent
l’humiliation a des stabilisateurs
deux roues de gamine qui cliquètent sur l’asphalte
clic — clic — clic
comme des dents qui claquent
je pédale dans le vide
les genoux dans le menton
fuyant les fantômes et les vigiles imaginaires
reine déchue d’un empire de graviers
suant le sang de ma superbe sous les néons blafards
priant pour que personne ne voie ce monument de honte :
une femme adulte avec un job à responsabilités
en plein naufrage sur un vélo à roulettes
une fois j’ai essayé sans les roulettes
et il y a eu cette seconde de pure trahison
ce moment où la physique
ce vieux juge corrompu
a décidé que mon bail avec l’équilibre était définitivement résilié
sans préavis
le guidon a commencé sa valse de l’épileptique
une oscillation nerveuse
un refus de la ligne droite
pendant que mon cerveau
ce fonctionnaire débordé
envoyait des messages d’alerte à des membres qui ne répondaient plus
c’était la suspension humiliée
quand ça arrive
on ne vole pas
on tombe avec la grâce d’un piano jeté du cinquième étage
le monde a basculé à quarante-cinq degrés
j’ai vu passer l’asphalte
très près
avec ses détails obscènes
un mégot écrasé
une fissure dans le sol
le cadavre d’un coléoptère qui avait plus de dignité que moi
c’était l’instant où j’ai effectué une belle chorégraphie de sinistrée sur terre ferme
les bras moulinant l’air comme pour rattraper un reste de fierté
qui s’était déjà fait la malle
et puis l’impact
le bruit mat de la viande qui gifle la route
ce n’est pas la douleur qui est arrivée en premier
c’est le vide
ce mutisme huileux où l’on attend de savoir
si on est une blessée de guerre
ou juste une grosse nulle
avec l’épaule plongée dans une flaque d’eau croupie
je suis restée là
un instant
enchevêtrée dans mon cadre en alu
une créature hybride
mi-femme mi-débris vélocipédique
je me suis relevée dans un bruit de mâchoire qui grince
j’ai ramassé mon orgueil éparpillé en confettis
sur les places de stationnement 186 et 187 de l’allée D
et je suis repartie en boitant
poussant cet engin de malheur avec le mépris qu'on réserve
aux amants qui nous ont trompées
je me souviens pourtant d’un après-midi trop clair
la cour sentait l’essence et le jasmin
mon père tenait le guidon d’un vélo rouge
il disait « regarde loin devant »
moi je regardais mes chaussures
tannées de soleil et de patience
un moment j’y ai cru
le vent avait la couleur du courage
ma jupe gonflait comme une voile d’enfant sauvée
et j’ai senti
très furtivement
mais senti quand même
ce que c’est qu’avancer sans penser
puis sa main a lâché sans prévenir
le ciel s’est renversé derrière mes cils
et j’ai vu passer le monde
trop vite
trop fort
trop libre
depuis ce jour
j’ai su
que certaines chutes ne me quitteraient jamais
alors je veux juste qu'on me foute la paix
dans mon échec tout-terrain
ne pas savoir pédaler à mon âge
c’est avoir une tumeur de honte dans la gorge
je regarde les roues qui tournent
comme on regarde une guillotine
chaque piste cyclable est un tribunal
chaque cycliste en lycra est un procureur
qui juge mon incapacité à l'élan
ma dignité prend l’eau par tous les pores
je suis la fille chelou
celle qui s’excuse auprès du bitume
avant même de l’avoir touché
alors je marche
droite comme un i de cimetière
simulant une préférence métaphysique pour le trottoir
pour ne pas avouer l’indicible :
que je suis un bug de l’évolution
une épave qui a peur d’une chaîne graissée
et je vieillirai ainsi
poussant mon caddie comme un déambulateur
pour que personne ne devine
que j’ai traversé la vie
sans jamais oser quitter le sol
une rescapée du goudron
accrochée à son propre manteau
pour ne pas crever de ridicule
puis je mourrai comme j’ai vécu
les deux pieds bien à plat sur le réel
pendant que les autres s'envoleront
dans un frottement de dérailleur
mon cercueil n'aura pas de roues
juste le poids mort d'une vie sans équilibre
et sur ma tombe on pourra lire :
« Ci-gît une femme droite
qui n'a jamais su tenir sur deux cercles »
le bitume aura enfin le dernier mot
sur ma colonne vertébrale
et je serai enfin immobile
sans avoir besoin de m’excuser