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J’ai trente-deux ans et je ne sais pas faire de vélo

j'expose la réalité d'une femme de trente-deux ans qui porte en elle une tumeur de honte

CP
Clémentine PonsMembre de Masse Critique
7 min
1 avr. 2026

j’ai trente-deux ans

et je suis une erreur de la nature sur deux jambes

un monument d’atrophie motrice

caché sous des vestes de fonctionnaire bien coiffée

je simule la verticalité

pendant que mon oreille interne

joue aux dés avec mon centre de gravité


je déteste les enfants de huit ans

ces avortons en casque de plastique

qui fendent la ville avec une assurance de conquistadors

je leur souhaite des chutes de chaînes

des déraillements dans la gencive

pendant que je rase les murs

avec ma démarche de reine de l'esquive


je suis la prophétesse de l’imposture molle

« j’ai une fragilité de la rotule »

je maîtrise le mensonge pour masquer ma honte

et puis parfois je me sens bien trop à l’aise

et je fais exploser la vérité

le secret dégueule entre deux verres de vin

« je sais pas faire de vélo »


silence chirurgical


le temps s’arrête comme une chaîne rouillée

et les visages se déforment

dans un spectacle d’incrédulité grasse

« QUOI ? »

« mais comment c’est possible ? »

« mais tes parents faisaient quoi ? »

comme s'ils venaient de découvrir

que je ne savais pas respirer par le nez

ou que je cachais une queue de lézard dans mon jean


ils me regardent avec cette pitié obscène

celle qu’on réserve aux chiens à trois pattes

ou aux adultes qui sucent leur pouce en public

« mais tu veux que je t’apprenne ? »


non


je ne veux pas de ta charité de pédalier

je ne veux pas de ta main dans mon dos

pendant que je gigote comme une truite électrocutée


alors j’attends la nuit

cette complice des ratés

pour traîner mon agonie sur un parking de zone industrielle

entre les flaques d’huile et les lampadaires qui grésillent


l’humiliation a des stabilisateurs

deux roues de gamine qui cliquètent sur l’asphalte

clic — clic — clic

comme des dents qui claquent


je pédale dans le vide

les genoux dans le menton

fuyant les fantômes et les vigiles imaginaires

reine déchue d’un empire de graviers

suant le sang de ma superbe sous les néons blafards

priant pour que personne ne voie ce monument de honte :

une femme adulte avec un job à responsabilités

en plein naufrage sur un vélo à roulettes


une fois j’ai essayé sans les roulettes

et il y a eu cette seconde de pure trahison

ce moment où la physique

ce vieux juge corrompu

a décidé que mon bail avec l’équilibre était définitivement résilié

sans préavis


le guidon a commencé sa valse de l’épileptique

une oscillation nerveuse

un refus de la ligne droite

pendant que mon cerveau

ce fonctionnaire débordé

envoyait des messages d’alerte à des membres qui ne répondaient plus

c’était la suspension humiliée


quand ça arrive

on ne vole pas

on tombe avec la grâce d’un piano jeté du cinquième étage


le monde a basculé à quarante-cinq degrés

j’ai vu passer l’asphalte

très près

avec ses détails obscènes

un mégot écrasé

une fissure dans le sol

le cadavre d’un coléoptère qui avait plus de dignité que moi


c’était l’instant où j’ai effectué une belle chorégraphie de sinistrée sur terre ferme

les bras moulinant l’air comme pour rattraper un reste de fierté

qui s’était déjà fait la malle


et puis l’impact

le bruit mat de la viande qui gifle la route

ce n’est pas la douleur qui est arrivée en premier

c’est le vide

ce mutisme huileux où l’on attend de savoir

si on est une blessée de guerre

ou juste une grosse nulle

avec l’épaule plongée dans une flaque d’eau croupie


je suis restée là

un instant

enchevêtrée dans mon cadre en alu

une créature hybride

mi-femme mi-débris vélocipédique


je me suis relevée dans un bruit de mâchoire qui grince

j’ai ramassé mon orgueil éparpillé en confettis

sur les places de stationnement 186 et 187 de l’allée D

et je suis repartie en boitant

poussant cet engin de malheur avec le mépris qu'on réserve

aux amants qui nous ont trompées


je me souviens pourtant d’un après-midi trop clair

la cour sentait l’essence et le jasmin

mon père tenait le guidon d’un vélo rouge

il disait « regarde loin devant »

moi je regardais mes chaussures

tannées de soleil et de patience


un moment j’y ai cru

le vent avait la couleur du courage

ma jupe gonflait comme une voile d’enfant sauvée

et j’ai senti

très furtivement

mais senti quand même

ce que c’est qu’avancer sans penser


puis sa main a lâché sans prévenir

le ciel s’est renversé derrière mes cils

et j’ai vu passer le monde

trop vite

trop fort

trop libre

depuis ce jour

j’ai su

que certaines chutes ne me quitteraient jamais


alors je veux juste qu'on me foute la paix

dans mon échec tout-terrain


ne pas savoir pédaler à mon âge

c’est avoir une tumeur de honte dans la gorge

je regarde les roues qui tournent

comme on regarde une guillotine

chaque piste cyclable est un tribunal

chaque cycliste en lycra est un procureur

qui juge mon incapacité à l'élan

ma dignité prend l’eau par tous les pores

je suis la fille chelou

celle qui s’excuse auprès du bitume

avant même de l’avoir touché


alors je marche

droite comme un i de cimetière

simulant une préférence métaphysique pour le trottoir

pour ne pas avouer l’indicible :

que je suis un bug de l’évolution

une épave qui a peur d’une chaîne graissée


et je vieillirai ainsi

poussant mon caddie comme un déambulateur

pour que personne ne devine

que j’ai traversé la vie

sans jamais oser quitter le sol

une rescapée du goudron

accrochée à son propre manteau

pour ne pas crever de ridicule


puis je mourrai comme j’ai vécu

les deux pieds bien à plat sur le réel

pendant que les autres s'envoleront

dans un frottement de dérailleur


mon cercueil n'aura pas de roues

juste le poids mort d'une vie sans équilibre

et sur ma tombe on pourra lire :

« Ci-gît une femme droite

qui n'a jamais su tenir sur deux cercles »


le bitume aura enfin le dernier mot

sur ma colonne vertébrale

et je serai enfin immobile

sans avoir besoin de m’excuser

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